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André Schaeffner a souvent
reproché aux historiens de la musique de ne pas prêter une attention suffisante
à l'ordre chronologique des faits qu'ils rapportent. D'emblée, je préciserai donc
que les documents dont je ferai état s'échelonnent, pour la plupart, entre 1874
et 1882. |
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1874, c'est l'année où vingt-sept
partitions de musique russe — dont Sadko
et Boris Godounov — entrent au Conservatoire[1]. C'est l'année aussi où Bourgault-Ducoudray,
sa santé ébranlée par le surmenage et par les suites d'une blessure reçue dans
les rangs des « Versaillais », confie à César Franck la direction de la chorale
qu'il avait formée et va reprendre des forces en Grèce; il y passe le mois de
mai, et le caractère modal de la musique populaire et religieuse est pour lui
une révélation. La même année encore, celui auquel il allait être redevable de
l'essentiel de ses connaissances sur la musique de l'Église grecque, alors chef
religieux de la communauté orthodoxe de Londres, l'archimandrite Germanos Aphthonidis,
brusquement frappé de cécité alors qu'il célèbre un mariage, doit quitter l'Angleterre
pour regagner Constantinople[2]. Et c'est encore de 1874 que date le
règlement de Y Association pour la musique
ecclésiastique grecque, association dont la fondation, l'année précédente[3], répondait à un vœu exprimé antérieurement
dans un journal d'Athènes par le second des musiciens grecs aveugles avec qui
Bourgault-Ducoudray allait se lier, le poète Ilias Tantalidis[4]. |
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Persuadé à juste titre que
quelque chose de la musique grecque antique devait survivre dans celle des Grecs
modernes, Bourgault-Ducoudray obtient en 1875 du gouvernement français une mission
musicale qui le conduira dans les trois centres culturels de l'hellénisme : Athènes,
Smyrne et Constantinople. De janvier à mai, il enregistre une quantité prodigieuse
de connaissances et de documents. A Athènes, en quelques semaines, il se familiarise
avec le grec moderne et s'initie au système de notation de l'Église orthodoxe,
tel qu'il avait été rénové vers 1814 par trois spécialistes du chant d'église
et exposé par l'un d'eux, Chrysanthe de Madyte, dans son Grand traité théorique, publié en 1832[5]. Avec l'aide du philologue Emile Burnouf,
qui dirige alors l'École française d'archéologie, il en traduit un Abrégé, qu'il
publiera en appendice de ses Études sur
la musique ecclésiastique grecque[6]. Il quitte Athènes peu après le carnaval,
dont les réjouissances lui ont permis de noter d'oreille quelques airs populaires. |
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A Smyrne, il approfondit
sa connaissance du chant ecclésiastique auprès du « protopsalte » de la ville,
Missaïl Missaïlidis[7], à la fois exécutant et théoricien, et
est fort bien accueilli par le chancelier du consulat de France, M. Laffon, et
par sa femme, une Grecque chypriote, « qui, avec une admirable voix et un instinct
musical supérieur », lui chantera « un nombre infini de belles chansons de son
pays » 8[8], qui constitueront les deux tiers des
Trente mélodies de Grèce et d'Orient que
le musicien publiera en 1877 avec accompagnement de piano et qu'il dédiera à Emile
Burnouf. |
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Enfin, à Constantinople et
dans la petite île voisine de Chalki,Bourgault-Ducoudray fait la connaissance
des deux musiciens aveugles qui lui fournirent la plus grande partie des documents
publiés dans ses Etudes sur la musique ecclésiastique
grecque 9[9]. L'un et l'autre étaient familiarisés
avec la musique européenne, mais, tout en en appréciant les beautés, craignaient
que l'engouement des Grecs pour la civilisation occidentale ne soit fatal à la
musique traditionnelle de l'Église grecque, à laquelle ils étaient profondément
attachés et qu'ils défendaient dans leurs écrits. |
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L'aîné de ces deux célibataires,
Tantalidis, malgré sa cécité, était professeur dans les écoles de Chalki, l'École
théologique en particulier, et le patriarche œcuménique avait honoré en lui le
poète en lui décernant le titre de « grand orateur ». En 1876, il se rendit à
Athènes pour y éditer un recueil de Chansons
en mélodie européenne[10]. La plupart étaient des chansons enfantines
dont il avait écrit les paroles et la musique et qu'il avait déjà fait paraître
à Constantinople. Parmi les pièces nouvelles figuraient des paraphrases des psaumes
de David, dont plusieurs avaient été munies d'un accompagnement par Bourgault-Ducoudray,
et une Ode des écoliers pour la fête des
Trois 1er arques, qui porte l'indication : mélodie de l'archimandrite G. Aphthonidès,
harmonie de L. A. Bourgault-Ducoudray, témoignage de la collaboration du musicien
français et de ses deux informateurs[11]. |
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C'est avec Aphthonidis, d'un
peu plus de dix ans son aîné, que Bourgault-Ducoudray fut particulièrement lié.
«Dernier des grands lettrés byzantins», ainsi que le qualifie son biographe, il
joignait à la « parfaite connaissance du français»[12] celle de l'anglais, du russe, du roumain,
du turc aussi sans doute, et écrivait des vers aussi bien en grec ancien qu'en
grec moderne. Il donnait gratuitement aux enfants de ses amis des leçons de violon,
de guitare, de flûte, de grec et de français[13]. |
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Lorsque le patriarche Joachim
III, en 1881, constitua
une Commission musicale chargée de «
rechercher les améliorations et les rectifications à introduire dans la théorie
et la pratique de la musique byzantine » 14[14],
c'est à Germanos Aphthonidis qu'il fit appel pour la présider. Que l'archimandrite
fut le principal artisan de cette réforme, la preuve en est donnée par un document
dont Henri Grégoire, le grand byzantiniste belge, me fit cadeau lors de la dernière
visite que je lui rendis. L'étiquette collée sur sa couverture cartonnée porte
les mots : Chant ecclésiastique des Hellènes
modernes, Ms. inédit, et, d'une autre main, cette adjonction : de A. Gevaert . Entre les 54 pages du manuscrit,
le relieur a intercalé des feuillets blancs, destinés sans doute à recevoir des
scolies éventuelles. A la première page, d'une autre écriture que l'ensemble du
manuscrit, on lit en guise de titre : Extraits
d'une lettre de M. Aphthonidès à M. Tantalidès, indication surprenante puisque
les deux hommes se rencontraient fréquemment à Chalki, et, du fait de leur cécité,
étaient incapables, l'un, d'écrire, l'autre, de lire une lettre. Qu'il s'agisse
effectivement d'une lettre, un passage cependant l'atteste (p. 12) : « C'est avec
plaisir que je me rends à ton vœu de résumer autant que faire se peut le résultat
de mes études, dans l'espoir que mon travail avec ton aide éclairée et celle du
chantre éclairée (sic) G. Violakis[15]
engagera de plus capables que moi à pousser plus loin ces intéressantes
recherches ». |
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La lettre originale peut
être datée avec une relative exactitude. La mort de Tantalidis à Chalki, le 31
juillet 1876, en fixe le terminus ante quem;
et le mois d'avril doit être considéré comme un terminuspost quem puisque Aphthonidis fait état d'une lettre que Bourgault-Ducoudray
lui écrivit de Nancy le 29 mars 1876. Tantalidis, sur le point de se rendre à
Athènes pour surveiller l'édition de ses Chansons
en mélodie européenne et prévoyant qu'il y aurait des entretiens avec les
membres de l'Association pour la musique ecclésiastique grecque, aura demandé
à son ami de lui préciser par écrit son point de vue sur les mesures à prendre
pour sauvegarder la musique traditionnelle de l'Église. |
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Ce point de vue, à certains
égards, devait paraître dangereusement audacieux. Aphthonidis critiquait l'œuvre
des réformateurs de 1814. Ceux-ci, s'inspirant des syllabes du solfège occidental,
avaient imaginé une gamme dont les degrés étaient désignés par les premières lettres
de l'alphabet grec en prenant pour point de départ la tonique du premier mode, le ré
: πΑ, Βου,
Γα, Δι, κΕ, Ζω, νΗ.
« Le
nouveau système, écrit Aphthonidis
(p. 6), a bien facilité la méthode de l'enseignement, mais il diffère de l'ancien
autant que le matériel non ouvré diffère d'une bâtisse achevée, ou les lettres
de l'alphabet du sens de la phrase ». Du fait même de la facilité qu'il présentait,
les chantres de la jeune génération n'observent plus les subtilités caractéristiques
des modes, faute d'avoir formé leur oreille et leur voix par un long apprentissage.
« Combien de fois n'arrive-t-il pas que nous entendions des chantres, même des
meilleurs, sans pouvoir distinguer s'ils chantent dans le second mode ou dans
le deuxième, troisième, quatrième plagal, etc. » (p. 7). Aphthonidis est conscient
des dangers que représentent pour le chant ecclésiastique l'oubli des chansons
populaires traditionnelles, l'introduction du chant européen, comme aussi le goût
de certains chantres pour les altérations propres au chant « étranger » ou « profane
» (le mot grec correspondant, εξωτερικό,
s'appliquant à la musique
arabo-persane). Pour lui, la distinction entre genres diatonique, chromatique et enharmonique
est fictive, « la signification de ces trois mots... est devenue une simple
dénomination sans aucun sens » (p. 30). |
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Il n'a pas de peine à démontrer
que les valeurs attribuées par les trois réformateurs aux intervalles des différents
modes ne correspondent pas à la réalité, et qu'ils ont eu tort de donner, pour
chaque mode, une gamme d'octave, alors que « l'ancien système ne connaissait que
des tétracordes et des pentacordes » (p. 35). Dans la seconde partie de sa lettre
(p. 39-50), il donne une description succincte mais très éclairante des caractéristiques
des huit modes. Le premier des musiciens grecs, il signale le phénomène de l'attraction
que les sons prépondérants exercent sur les degrés voisins (p. 31)[16]. Enfin, pour rendre la musique ecclésiastique
grecque accessible aux Occidentaux, il admet de la transcrire sur la portée, mais
en utilisant des signes qui permettent de noter les quarts et les trois-quarts
de ton 17[17], quitte à abandonner les tiers de ton
déterminés par certaines fret tes du « tanbûr ». Bourgault-Ducoudray, dans sa
lettre du 29 mars 1876, l'encourage dans cette voie : « Croyez-moi, ne soyez pas
si scrupuleux, à l'endroit des tiers de ton. Vos scrupules, je les comprends.
Mais il faut savoir sacrifier quelque chose pour ne pas tout perdre. Vous ne pouvez
pas sauver votre musique ecclésiastique, qu'en la régularisant (sic) : le seul moyen pratique est d'en
consacrer et d'en sanctionner l'exécution sur l'orgue à quarts de ton. Si cet
orgue est reconnu apte à contenter la majorité, vous avez de fortes chances d'amener
à vous tous les esprits, s'il est repoussé, tout est perdu, vous retombez dans
le vague, dans l'arbitraire, dans le gâchis
musical ... » (p. 20). |
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Dans sa lettre à Tantalidès,
Aphthonidis insiste sur les avantages que présenterait pour la musique ecclésiastique
l'adoption d'un orgue à quarts de ton, analogue à l'harmonium qu'une vingtaine
d'années auparavant le mathématicien Alexandre-Joseph-Hydulphe Vincent avait construit
pour étayer ses théories sur la musique grecque antique. La Commission musicale de 1881 devait réaliser
ce projet, et le titre exact de son rapport est : « Enseignement élémentaire de
la musique ecclésiastique élaboré sur la base du psalterion ». Ce Ioakimion Psalterion était un harmonium
dont l'octave était divisée, non pas seulement en 24 quarts de ton, mais en 36
intervalles 18[18]. Dans l'été de 1882, Aphthonidis inaugurait
l'instrument en présence du patriarche. |
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Bien entendu, le fait d'avoir
à disposition un clavier n'entraînait pas pour lui la tentation d'y jouer des
accords, alors que Vincent, « persuadé que les Grecs et les Romains ont connu
l'harmonie simultanée des sons », en avait « fait des expériences qui ont fait
boucher les oreilles aux assistants»[19]. «Pour ce qui est de l'harmonie, écrivait
Aphthonidis (p. 23), je suis de ceux qui pensent qu'elle n'a jamais été usitée
dans la musique sacrée ». La seule polyphonie qu'il admette est cette « polyphonie
primitive » de Vison qu'évoquait André
Schaeffner[20] en citant des textes empruntés aux deux premiers
musiciens français à avoir transcrit en notation européenne de la musique ecclésiastique
grecque, Villoteau, avant la réforme de 1814, et Bourgault-Ducoudray. Ce dernier,
s'il tolère Vison tel qu'il est réglé
à Saint-Démètre de Smyrne par Missaïlidis[21], s'élève dans ses Études... (p. 5) contre « ce monotone,
cet insipide, cet impitoyable ison qui
fait à une mélodie expressive l'effet d'une broche passée au travers d'un corps
humain », et c'est certainement à lui que pense Aphthonidis lorsqu'il parle à
Tantalidès de ceux qui, n'ayant pas « approfondi le caractère de la musique sacrée,
ne peuvent pas souffrir l'ison continuel comme élément harmonique » (p. 33). Bourgault-Ducoudray
le note d'ailleurs dans ses Souvenirs (p. 21) : «Je jouai à M. Aphthonidis quelques
essais d'harmonisation appliquée à des chants religieux, et j'eus soin de réduire
les accords au plus petit nombre et à la plus grande simplicité possible. Malgré
sa répugnance instinctive pour ce qu'il regarde comme une profanation, je réussis
à lui faire accepter deux harmonisations que nous baptisâmes par euphémisme, vu
leur simplicité primitive, du nom de double ison. » |
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Dans ses Cinq mélodies populaires grecques, Ravel
aura le tact de ne faire guère plus que délicatement ciseler Vison sur lequel il les embroche. Bourgault-Ducoudray,
lui, lorsqu'il harmonisera les chants qu'il a notés en Grèce et en Orient, aura
pour but d'« élargir le cercle des modalités dans la musique polyphonique, et
non de restreindre les ressources de l'harmonie moderne»[22],
et lorsque, en 1878, à l'occasion de l'Exposition universelle, il donnera au Trocadéro,
l'après-midi du 7 septembre, une conférence sur « la modalité dans la musique
grecque », il l'illustrera en faisant chanter par un quatuor vocal la soi-disant
première Pythique, l'hymne Jam sol recedit,
l'Hymne à la muse de Mésomède et le Fange
lingua, et en harmonisant au piano J'ai
du bon tabac tour à tour en majeur, en mineur, en hypodorien, en hypophrygien,
en hypolydien, en phrygien (Ex. 1), en
lydien et en chromatisme oriental[23].
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«Ma conférence, écrira-t-il
à un correspondant en Angleterre[24],
a réussi au delà de mes espérances. La
salle était comble. Plus de deux cents personnes n'ont pas pu entrer ... Gounod
présidait... ». Le mémorialiste a d'ailleurs soin de noter qu'une « double salve
d'applaudissements » accueillit la romance du Roi de Thulé, chantée par Madame
Bourgault-Ducoudray comme exemple de mode hypodorien. |
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Dans l'esprit des compositeurs
de l'école russe, mise à la mode en 1878 par les articles de César Cui et les
concerts dirigés par Rubinstein[25],
Bourgault-Ducoudray compose un Carnaval
d Athènes, que Lemoine fait paraître en 1881. De ses quatre parties, la troisième
est une « valse orientale », la deuxième et la quatrième ont pour thèmes des airs
que le musicien avait notés dans les rues d'Athènes lors du carnaval de 1875[26].
Quant à la première, elle est intitulée tsamikos,
du nom d'une danse à 3/4 de Grèce continentale. Or, bien qu'après avoir débuté
à 2/4 elle passe au 3/4 dans sa seconde partie, elle n'a aucun rapport avec le
véritable tsamikos. Comme on peut le
voir par le tableau synoptique de l'Ex. 2, il s'agit en fait d'une danse chypriote,
la danse dite « du couteau » ou « de la faucille », dont le mouvement, très nettement
binaire au début et à la fin, fait place, au milieu, à un rythme irrationnel,
un « aksak », que les musiciens chypriotes notent à 5/8 ( |
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Exemple 2. |
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Α. Γ. 'Αβέρωφ,
Κυπριακοί
λαϊκοί, χοροί. Λευκωσία,
1978, ρ. 91-92, Π°41. |
|
Β. Σ. Ύομπόλη,
Κυπριακοί ρυθμοί
και μελωδίες, Λευκωσία,
1966, ρ. 163-164. |
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C. Disque
LCGW 101 (voir note 27 b). |
|
D. Disque
VPA 8218 (voir note 27 a). |
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E. Bourgault-Ducoudray, Le Carnaval d'Athènes, transposé d'une
quarte au |
|
N.B. Le signe |
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Le fait que Bourgault-Ducoudray ait intitulé
cette danse tsamikos est pour moi la
preuve qu'il ne l'a pas vu danser, ni probablement entendu jouer : le tempo qu'il
indique pour la partie binaire est en effet presque deux fois plus rapide que
celui que présentent les enregistrements. On se rappellera que sa grande pourvoyeuse
de chansons, la femme du chancelier du consulat de France à Smyrne était Chypriote
: c'est donc très probablement de sa main que Bourgault-Ducoudray a reçu, notée
par un musicien de l'île, cette danse, inconnue dans le reste du monde grec[28]. |
|
Comme Bourgault-Ducoudray,
qui poursuivit tout un jour une mascarade pour recueillir l'un des airs qu'il
utilisera dans son Carnaval, faisant
ainsi, écrit-il[29],
«je ne sais combien de fois le tour de la ville » (Oh ! Athènes de 1875 !), je
me suis laissé entraîner hors de mon sujet par la « danse de la faucille ». |
|
On retiendra, du texte inédit
de l'archimandrite Aphthonidis, pour l'histoire de la musique ecclésiastique grecque,
le rôle prépondérant qu'il a joué dans la réforme de sa théorie, grâce à sa culture
et à l'objectivité de son jugement, et, pour l'histoire de la musicologie française,
la valeur de l'apport souvent méconnu de Bourgault-Ducoudray. Assurément, on ne
peut retenir un sourire lorsqu'il déclare, à propos d'une des mélodies de son
recueil : «C'est aussi beau qu'un relief du Parthénon... Si ce morceau de musique
était un morceau de sculpture, il serait au Louvre»[30];
assurément, ses harmonisations, qui nous semblent aujourd'hui criticables dans
leur principe même, déforment plus qu'elles ne mettent en valeur les chansons
qu'il a rapportées de son voyage. Mais grâce à la qualité de ses informateurs,
ses transcriptions de la musique de l'Église grecque sont supérieures à celles
que l'archimandrite de Trieste, Eustache Therianos, avait procurées quelques années
auparavant à W. Christ[31]
et ne le cèdent en rien à celles que publieront plus tard le père J. B. Rebours[32] et Mme Melpo Merlier[33].
Si la chanson rurale n'est pas représentée
dans ses Mélodies de Grèce et d'Orient,
elles n'en restent pas moins un document valable sur ce qui se chantait dans
les villes grecques au siècle passé et l'on ne peut que regretter que se soient
égarés les documents parmi lesquels devait figurer le prétendu tsamikos du Carnaval d'Athènes. Des recherches
ultérieures permettraient peut-être de les retrouver, comme aussi d'éclairer l'origine
du manuscrit Aphthonidis. Le passage suivant, en même temps qu'il apporte une
réponse partielle, appelle une explication : « Je crois devoir te transmettre
quelques fragments des lettres précieuses que l'artiste distingué et zélé philhellène
français Mr Bourgaux-Ducoudray (sic)
a bien voulu m'adresser à différentes reprises. Venu en Orient, en vertu d'une
mission de son gouvernement, pour recueillir nos airs et chansons populaires,
il comprit qu'il avait tout intérêt à fixer aussi son attention sur la musique
ecclésiastique. Ses observations sont d'une grande valeur. Voici ce qu'il m'écrivait
le 9 mai [1875]... « Je me réjouis fort à la pensée que vous voudrez bien continuer
de m'initier aux beautés de votre musique. J'aime à connaître, et à faire connaître
aux autres, ce qui est ignoré. Or rien n'est plus inconnu en France que la musique
ecclésiastique grecque. Vous savez qu'il vient d'être publié un livre important
sur la théorie de la musique des anciens Grecs. L'auteur est M. Gevaert successeur
de Fétis dans la direction du conservatoire de Bruxelles. Je ne manquerai pas
de vous faire connaître mon impression après la lecture de ce livre, qui doit
être fort intéressant, car l'auteur est un savant éminent » (p. 17-18). Tantalidis
connaissant aussi bien qu'Aphthonidis et la personne de Bourgault-Ducoudray et
le but de son voyage, il faut admettre, comme nous l'avons suggéré, que cette
lettre était destinée à être lue par un public qui ignorait l'un et l'autre. Par
ailleurs, on peut tenir pour assuré que Bourgault-Ducoudray a dû signaler par
la suite à son ami l'importance de l'ouvrage de Gevaert[34] sur lequel il basera sa conférence
sur les modes grecs et auquel il empruntera une grande partie de ses exemples.
Est-ce lui, Bourgault, qui mit en relation Gevaert et Aphthonidis ? Est-ce celui-ci
qui, ayant acquis et étudié le livre du musicologue belge, aura pris contact avec
lui ? Il aurait fallu, pour résoudre ce petit problème, avoir le temps de fouiller
dans les archives de Gevaert, si elles existent à Bruxelles. Dédiant ces pages
à la mémoire d'un homme qui ne publiait rien sur un sujet qu'il n'ait réuni tous
les matériaux requis à son élucidation, j'ai mauvaise conscience à les conclure
sur un point d'interrogation. |
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Le délai imparti aux collaborateurs des
Variations Schaeffner ayant été prolongé,
je puis compléter et rectifier mon article sur deux points. |
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Grâce à l'obligeante entremise
de M. René Bernier de l'Académie royale de Belgique et du professeur Roger Bragard,
j'ai appris que ni à la Bibliothèque du Conservatoire de Bruxelles ni aux Archives
du Royaume il ne restait de traces d'une correspondance entre Gevaert et Bourgault-Ducoudray
ou Aphthonidis. |
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Quant à mon affirmation que
le tsamikos du « Carnaval d'Athènes
» est sans rapport avec le tsamikos de
Grèce continentale, elle se trouve contredite par le fait que la danse « du couteau
» ou « de la faucille » était, à Chypre même, qualifiée jadis de tsamikos[35].
Il s'agit certainement d'un tsamikos continental,
importé à Chypre à la fin du siècle passé par un tsigane serbe, qui faisait danser
une ourse au son de son violon[36].
Son passage à Samos est attesté par la mention parmi les danses de l'île d'un
Tsamikos et d'une Danse du Montreur d'ours[37].
On peut supposer qu'au cours de son voyage des Balkans à Samos et Chypre il se
sera arrêté à Smyrne, où Bourgault-Ducoudray aura pu l'entendre en 1875. Fixé
à Chypre jusqu'à sa mort, il apprit les airs de l'île et les ménétriers chypriotes
qui l'admiraient ont gardé à leur répertoire le tsamikos qu'il exécutait avec les ornements et le rubato qui caractérisent
le jeu des tsiganes[38]. |
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