Les Églises d'Orient ont gardé dans
leurs liturgies, un cachet d'antiquité que l'on ne retrouve nulle part
ailleurs; « L'Orient est immobile », a-t-on dit, et c'est avec raison
que l'Église Orientale lient à conserver ses antiques usages.
INTRODUCTION
Les Églises d'Orient ont gardé dans
leurs liturgies, un cachet d'antiquité que l'on ne retrouve nulle part
ailleurs; « L'Orient est immobile », a-t-on dit, et c'est avec raison
que l'Église Orientale lient à conserver ses antiques usages.
Ne serait-ce pas dommage que la musique
dont l'Église s'est toujours servi, ne soit pas en
rapport avec les rites dont elle est la servante? C'est ce que ne semblent pas
comprendre, ceux qui de nos jours réclament sinon la disparition totale de
l'antique psaltique, — ils n'oseraient pas en venir
là du premier coup —, du moins de tels changements, de telles adaptations, que
certainement en pratique c'en serait fait de la musique byzantine.
Cependant, si l'on veut bien y prendre
garde, et si l'on veut remonter jusqu'aux premiers âges de l'Église, nous
verrous que la psaltique actuelle est un précieux
reste de cette antique musique dont se servaient les successeurs immédiats des
Apôtres. A ce titre, ne mérite-t-elle pas d'être conservée?
En effet, il faut admettre que
l'Église, une fois complètement séparée de la Synagogue, le culte ayant pris un
plus grand développement, le chant prit un caractère nouveau. Il est à croire
que la musique religieuse avait ce caractère efféminé, propre à la musique
grecque des premiers siècles de notre ère. Au II ème
siècle cependant, on voit déjà les psaumes chantés « Modulale
ac decenter », comme
le remarque Eusèbe dans l'histoire ecclésiastique. Au IV ème siècle, on peut constater une série de réformes; nous
sommes en présence de psaumes, chantés non plus par tout le peuple, mais par un
seul chantre, selon l'ordonnance du concile de Laodicée, can. XV Περὶ
τοῦ,
μὴ δεῖν πλέον τῶν κανονικῶν ψαλτῶν
τῶν ἐπὶ τὸν ἄμβωνα ἀναβαινόντων και
ἀπὸ διφθέρας
ψαλλόντων,
ἔτερους τινὰς ψάλλειν ἐν ἐκκλησία. « Non oportere
prœter canoniicos cantores, qui suggestum
ascendant, et ex membrana legunt,
ali-quos alios canere in ecclesia» (Apud Hervetum).
Il ne faudrait pas croire cependant,
que dans tout l'Orient, il en était ainsi. Les canons des conciles provinciaux,
outre qu'ils n'avaient qu'une autorité régionale, mettaient, selon toute
vraisemblance, un certain temps à se répandre, et une fois répandus, on peut
croire aussi qu'autrefois comme aujourd'hui, la pratique semblait souvent
ignorer les décrets. A ce psaume chanté à l'ambon (Suggestum
ascendant) par le psalte, le peuple répondait, comme l'atteste encore Eusèbe
(L. 11. ch. 17. en reprenant soit un versel,
soit la fin d'un versel: «Cum unusquispiam
modulate ac decenter psalmorum canere exorsus fuerit, caeleri cum silentio auscultantes, extremas duntaxat hymnorum parles concinunt». Nous
sommes eu présence du psalmus responsorius.
Les mélodies ornées sont généralement
bannies, comme nous le montre le texte bien connu de St. Augustin: «De Alexandrino episcopo Athanasio sœpe mihi dictum commemini,
qui tam modico flexu rocis faciebat
sonare lectorem psalmi, ut pronuntianti vicinior esset quam canenti». Il faut se
souvenir cependant que St. Athanase n'était pas ennemi du chant orné, qu'il
prenait même au besoin sa défense comme on peut le voir dans son épitre à Marcellin (Patr. Gr.
t. XXVII. col. 37. seq.).
Toutefois, cette façon de chanter les psaumes ne se perpétua pas. (1) Qu'on se
figure les interminables offices auxquels nous fait assister Ste Sylvie, par
exemple, et qu'on suppose un seul chantre ou lecteur, ou plusieurs
successivement, psalmodiant les psaumes ou lisant les livres canoniques pendant
que le peuple entier restait en silence, et l'on comprendra facilement que cet
état de choses ne pouvait durer. Le peuple parlait ou priait à haute voix, et
ce flot bruyant «tanquam undis
refluentibus studet ecclesia», dit St. Ambroise, ce flot bruyant étouffait
la voix du lecteur ou du chantre. On en vint à faire chanter tout le peuple.
Au psalmus responsorius, succéda le chant antiphoné. Tout le peuple
chantait alors. Les uns exécutant le premier verset du psaume, les autres le
second et ainsi de suite. Le décret du Concile de Laodicée qui défendait à
quiconque n'était pas ordonné pour cela, de chanter dans l'Église, ne fut donc
pas observé longtemps, et la réforme, acceptée avec joie se répandit dans les
Églises de l'Égypte, de la Palestine, de la Syrie et de l'Euphrate. Ce chant
antiphoné, originaire d'Antioche, selon les uns, mais plus probablement
emprunté par Diodore aux Églises syriaques, était un
véritable progrès. Simple à l'origine, il devint bientôt aune mélodie aussi
variée qu'expressive.» (Batiffol-Hist. du brév.)
(i) Ne faudrait-il pas voir un rente
imitatif de ce psalmus responsorius
dans les hymnes antiques et dans les odes de certains canons, où nous trouvons
le dernier ou les deux derniers vers infailliblement les mêmes à chaque
strophe ? — Il en était ainsi sans
doute pour que le peuple puisse retenir facilement et chanter cette sorte de
refrain. Prenons par exemple l'hymne ἀκάθιστος de Sergius;
Chaque strophe se termine, soil par χαῖρε νύμφη
ἀνύμφευτε, soit par Ἀλληλούϊα. Telle ode des canons d'André de Crète
termine toutes ses strophes par ο των πατέρων θεὸς: ---Et chez Cosnte de Majumu, διὸ χριστῷ ᾄσωμεν τῷ θεῷ ἡμῶν, ὅτι δεδόξασται, etc. etc.
Du IVe au VIIe Siècle, pas de
renseignements précis sur la musique religieuse. Nous en aurions sans doute si
les horreurs de l'iconomachie sous Léon l'Isaurien
(†741) n'avaient détruit la presque totalité des manuscrits. On eut été heureux
d'apprendre de façon certaine quel était le mode de notation de ces cantilènes
sacrées qui ravissaient St. Augustin et St. Ambroise, St. Basile et St. Jean Chrvsoslome.
À l'origine, dit le R. P. Thibaut, la
notation de la musique sacrée devait être très probablement l'écriture
alphabétique dont firent usage les anciens grecs. Les auteurs du temps, en
effet, ne parlent que de cette notation. Vers le VIe siècle, la notation ekphonétique succéda à la notation alphabétique. On s'en
est servi longtemps pour la notation des Évangiles, des Épitres
et des Prophéties. La bibliothèque du St. Sépulcre à Jérusalem renferme
plusieurs codices notés de cette façon. Le plus
ancien semble bien être du Xe siècle. On en trouve de plus récents, ayant
encore cette séméiographie dont nous n'avons plus la
clef. On ne peut nier cependant que la notation du VIIe siècle, dite damascénienne, parce qu'on en attribue—peut-être à tort
d'ailleurs — l'invention à St. Jean Damascène, ne dérive directement de la
notation ekphonétique.
L'époque qui suivit la persécution des
iconoclastes, vit fleurir bon nombre de mélodes fameux. Le plus célèbre d'après
la tradition, St Jean Damascène, est regardé comme le père de la nouvelle
méthode de chant. Rien de positif, cependant, ne peut enlever les doutes que
des auteurs sérieux émettent à ce sujet. L'octoéchos
lui-même n'est pas une preuve que le St Sabbaïte fût
un grand mélode, car on pourrait ne voir dans cette nouveauté, qu'une réforme
plutôt liturgique que musicale. Son contemporain Cosme, qui vécut également à
la laure de St Sabba, et étudia comme lui sous la
direction de Cosme l'Étranger, semble au contraire avoir fait beaucoup pour la
musique. Il devint plus tard évêque de Majuma (Gaza)
et composa nombre de canons en prose et en vers iambiques, des tropaires, etc. L'un des canons du premier ton à Noël, un
autre du second ton pour l'Épiphanie; un du quatrième ton pour le Dimanche des
Rameaux, un autre pour la Pentecôte puis pour l'Ascension etc. Les diodia, triodia, tetraodia de la grande semaine, nombre d'autres canons, lui
sont attribués. D'ailleurs, son nom est presque toujours joint à celui de S'
Jean Damascène dans les traités byzantins qui nous sont parvenus. — Il faudrait
citer nombre de mélodes de la même époque, on les trouvera énumérés dans
l'histoire de la musique écrite en Grec par G. Papadopoulos.
(Athènes 1900.)
L'art byzantin avait repris un peu de
vie après l'hérésie des iconoclastes. Il se développa jusqu'au XIIe siècle,
époque oit commence la décadence qui s'accentue au XIIIe.
Du Xe et du XIe siècle, nous avons des manuscrits d'une réelle valeur au point
de vue qui nous occupe. La bibliothèque du St. Sépulcre à Jérusalem en renferme
quelques uns très bien conservés. Nous ne pouvons les étudier ici, mais nous
espérons y revenir plus tard (1) Une chose cependant qu'il importe de
constater, c'est qu'au XIe siècle, nous nous trouvons en présence de deux
notations d'un génie différent et qui se sont développées, dirait-on,
parallèlement. Le ms. 83 du fonds de St Sabba et
le ms. 361 du même fonds, tous deux du XIe siècle, nous permettent de le
constater. Ces deux notations sont assurément issues de la notation ekphonétique, mais, tandis que nous avons la clef de la
notation Damascénienne dont se compose le
codex 361, celle du codex 83 nous est inconnue. Nous pensons qu'il
s'agit ici de cette notation que le R. P. Thibaut a nommée
Constantinopolitaine, «parce qu'elle fut principalement employée à
Constantinople ». Dom Gaïsser (Les Heirmoi de Pâques dans l'office grec. Rome 1905) n'accepte
pas celle interprétation, car, dit-il, «cette notation n'était apparemment pas
particulière à Constantinople, mais répandue partout; aussi, puis-je, outre les
deux mss. «Constantinopolitains» mentionnés par le P. Thibaut, en
mentionner plusieurs où cette notation est employée; huit à Grottaferrala:
E, α.VII-Δ, α.VI,
VII, VIII, XIII à XVII, un à la Biblioth. nat. de Paris, cod. gr. 242,
deux à la Bibl. Vatic. cod. reg. gr. 54 et 59— tous du XIe
(—XIIe) siècle.» La question n'est donc pas tranchée; espérons que de nouvelles
découvertes nous donneront bientôt la clef de cette séméiographie
et nous en apprendrons l'origine.
Revenons à la notation Damascénienne. Au XIIIe siècle, elle conserve encore sa
simplicité première, nonobstant quelques signes chironomiques
ajoutés par les «maîtres.» Mais,au XIVe, les mss. nous révèlent un changement important. Ce n'est plus la
notation simple, mais une séméiographie compliquée,
surchargée comme à plaisir. Que s'est-il donc passé?
Vers le milieu du XIIIe siècle, le
maître de chapelle de la cour impériale, Jean Koukouzélis,
inventa une foule de signes «aphones» qui devaient servir à exprimer, les uns
la valeur rythmique, les autres, les modulations de voix propres à chaque signe
phonique. Plusieurs signes de celle dernière catégorie ont également pris
naissance à celte époque. Toutefois, il ne semble pas probable que tous soient dûs à Koukouzélis. Chaque petit
maître était désireux d'imiter le grand maître, et l'on peut constater par un
simple coup d'œil sur les mss. d'âges successifs, que
plusieurs de ces «grands signes» ne se sont introduits que peu à peu. Quoiqu'il
en soit, tous sont inscrits sous la rubrique «signes
dits à Koukouzélis»; nous respecterons cette
tradition.
(i) C'est pour nous un devoir de
remercier ici le Grand Archidiarrc du St. Sépulcre. Cléophus, en même temps premier biblioliothécairet
pour l'amabilité avec laquelle il a mis à notre disposition tes trésors dont il
a la garde.
Du XIIIe au XVe siècle, on dut écrire
beaucoup sur la théorie musicale. Koukouzélis laisse
un traité avec des exercices; après lui Xénos Koronis
compose un manuel sur les tons et les phtorai.
Eustache archevêque de Thessalonique, compose l’«ἑρμηνεία τῆς θείας λειτουργίας;» où il
parle des psalmodies sacrées, etc. etc. Le Hiéromine
Gabriel, qui vivait vers 1420, (1)- et dont nous possédons un traité assez
détaillé, se plaint de cette abondance d'écrits. « Plusieurs auteurs ayant
dit bien des choses sur notre sujet, tous frappent également en dehors du but,
et ne disent pas du tout les choses qui conviennent à la psaltique;
mais ils eu parlent d'une manière tout à fait privée et sans examen.—Περὶ τῆς προκειμένης ὑποθέσεως πολλῶν εἰπόντων πολλὰ, πὰντες ὁμοίως πόῤῥω τοῦ σκοποῦ
βάλλουσι, καί οὐδαμῶς τῇ ὑποθέσει τῆς ψαλτικῆς φάσι προσήκοντα,
ἀλλὰ ἰδιωτικῶς πάνυ προφέρουσι
ταῦτα καὶ ἀφελῶς.»
Chacun voulant donner des anciens et
des nouveaux signes une interprétation spéciale, c'était évidemment le moyen de
ne pas s'entendre; c'était marcher à grand pas vers la décadence. Et Gabriel
l'explique par la perte des traités originaux qui durent être composés par les
premiers auteurs. «Il était impossible que cet auteur (le premier
) ne donnait pas de ces signes l'explication convenable, et qui en
indiquait la raison d'être; mais aucune de ces choses n'est conservée, ayant
été détruites probablement par le temps. Beaucoup d'ailleurs étaient mauvaises
et n'avaient rien de bon. — « Τὸν τοιοῦτον
οὐν
ἀδύνατον ἦν μὴ καὶ λόγον ἀποδοῦναι ἐν ἐκάστῳ ὤς ἔχοντο, καὶ τὸ
εὔλογον τοῦ προκειμένου δεκνύντα˙
ἀλλὰ τοιούτων
μέν τι
οὐ
σώζεται ἴσως τῷ χρόνῳ διαφθαρεν˙
πολλὰ δ’ἄλλως φαῦλα, καὶ οὐδεν ὑγιὲς ἔχοντα.»
L'hymnographie byzantine elle-même est
à celte époque (XIII-XV) en pleine décadence. Nous en trouvons la principale
cause dans cet esprit querelleur et étroit qui s'attarde à des vétilles ne
s'apercevant pas que le principal menace ruine!
« Homines autem byzantini quam tenuis et pusilli animi fuerint, inde maxime intelligitur, quod omnis fere eorum poesis
intra angustos ecclesiastici
carminis fines inclusa continebatur. Cum enim monachi et episcopi tam apud reges
populum plurimum valerent et animi hominum spinosis theologix quœstionibus adeo capli tenerentur,
ut altius spirare et prœclara consilia moliri non auderent, turpissima ingeniorum sterilitas et nugatoria quœdam garrulitas cum in aliis lillerarum generibus tum in poeticis studiis nata est. (Christ. Anthologia -p.
XXIV.)
Mais laissons l'hymnographie et
revenons à la musique. La théorie devient de plus en plus embrouillée. Les
traités parlent de tout sauf de musique. Des développements insensés pour
prouver que le « corps » doit accompagner l'« esprit »,
pour montrer comment il se fait que le κέντημα
monte de deux voix, alors que κεντήματα
ne monte que d'une seule. Dans un traité du XVIIe siècle, une digression de
huit grandes pages sur les anges el la création de l'homme; et cela au milieu
d'une nomenclature des signes phoniques!!-On conçoit, dès lors, que très
généralement, la routine, ou si l'on préfère, le goûl
particulier de chaque chantre, ait remplacé la théorie. On comprend que Gebraïl, le vieux maître de Villoleau,
n'ait pu lui donner que très peu de renseignements théoriques.
Dans son ἱστορικὴ ἐπισκόπησις τῆς βυζαντινῆς ἐκκλησιαστικῆς μουσικῆς, G. Papadopoulos fait mourir Gabriel en 880- Comment l'auteur
ne s'est-il pas rendu compte de cet anachronisme: en 880 Gabriel vous parle
des « grands signes » qui
seront inventés par Koukouzélis au XIIIe
siècle !
A cette cause de décadence, il faut
joindre encore le mauvais service que la musique turque et la musique arabe ont
rendu à la musique byzantine. L'influence est palpable dans nombre de passages;
mais dire au juste quand et comment s'est opéré le mélange, car il y a eu
influence réciproque, ce n'est, pas chose facile. Ce que l'on peut conjecturer,
c'est que la musique arabe pénétra dans les Églises de rite byzantin en même
temps que la langue. Or, c'est vers le XIVe siècle que semble s'être introduite
la coutume d'écrire en arabe les titres des ouvrages syriaques. Bientôt on
commença à lire les leçons, puis les Evangiles et les Epitres
tantôt en syriaque, tantôt en arabe; enfin le syriaque, ayant disparu comme
langue parlée, disparut aussi de la liturgie melkite, la seule qui nous occupe
pour le moment— Un coup d'œil sur les mss. du fonds
syriaque de la Bibl. Nat. de Paris donnera plus de poids à notre conjecture. Le
ms. 144 - daté de 1493 - a ses titres et quelques leçons en
Arabe. Dans le ms. 128 daté de 1562, où trouve également les leçons en
arabe - etc. (cf. catal. du fonds syr. Bibl. nat. Paris)
Ce que l'on peut constater aussi, c'est
que le χρόνος
existe pratiquement et théoriquement depuis le XIXe siècle, et qu'avant cette
époque, selon nous, s'il existait en pratique, nous ne voyons dans aucun traité
qu'il eu soit question; or nous pensons que la question de mesure est assez
importante, pour qu'au moins quelques uns des théoriciens byzantins l'aient
traitée. Nous ne pouvons nous étendre longuement ici sur ce sujet, très à
l'ordre du jour cependant; nous l'effleurons simplement pour dire notre
opinion, et nous pensons que le χρόνος,
tel que nous l'avons actuellement dans la musique grecque, est dû à l'influence
de la musique turque. Il faut d'ailleurs se garder d'en exagérer
l'universalité.
Arrivons à la réforme du XIX' siècle.
La notation de Koukouzélis
était réellement compliquée. Les grands signes surchargeaient le texte et
n'étaient d'ailleurs que d'une utilité très contestable; beaucoup d'entre eux
avaient théoriquement une nuance de différence, pratiquement on n'en tenait pas
compte. Témoin encore ce bon Gebraïl qui ne peut en
donner la signification à Villoleau.
C'est Grégoire de Crète qui, le
premier, eut l'idée de supprimer les «.grandes hypostases». Il n'exécuta pas
lui même son dessein; ce furent ses disciples, Chrysanthe,
Grégoire el Chourmousios qui s'en chargèrent. C'était
audacieux. Toutefois, ils réussirent au delà de leurs espérances. La grande
difficulté semblait être dans l'approbation du Phanar; elle fut obtenue sans
peine. Aussi, encouragés par ce premier et important succès, les réformateurs
poursuivirent leur œuvre. « Hélas! dit le P. Thibaut, les hommes aux instincts
subversifs font très souvent de plus grands dégâts, accumulent les ruines arec
plus de promptitude que le temps » . [Echos d'Or. sept. 1898). Le fait est que
nous ne sommes pas ici en présence d'une réforme pacifique, mais d'un massacre!
— Il y avait à réformer, tout le monde le reconnaît; les meilleures choses
peuvent être améliorées; a fortiori, celles qui sont tombées dans un état
complet de décrépitude doivent-elles l'être. Mais il eut été de la prudence la
plus élémentaire d'y mettre le temps voulu, et de ne pas arracher le bon grain
sous prétexte d'enlever l'ivraie! Le Θεωριτικὸν μέγα de Chrysanthe,
devenu la règle officielle du chant ecclésiastique, renferme assurément de
bonnes choses, mais la clarté fait absolument défaut. Et puis, on avait
supprimé, on voulut remplacer; d'où une foule d'innovations qu'il serait trop
long d'énumérer ici. Et le peuple, et les moines acceptèrent le tout comme un
réel bienfait, la grande majorité ne s'étant pas aperçu du changement! — Et
voilà où nous en sommes dans la psaltique actuelle!
Cependant, hâtons-nous de le
reconnaître, malgré le désastre, il reste encore de bien belles choses, et s'il
nous est permis de regretter le passé, le plus pratique assurément est de nous
appliquer à tirer tout le parti possible du peu qui nous reste.
De divers cotés, nous entendons
réclamer une réforme! (1) Elle serait utile assurément; mais elle ne viendra
pas de si tôt. Elle ne viendra pas surtout sur les données des musicologues
européens qui la réclament. Le penser serait bien mal connaître l'état d'âme
des Orientaux. Des mesures que l'on propose, plusieurs seraient bonnes;
d'autres, excellentes pour nous occidentaux, ne seront jamais acceptées des
orientaux parce qu'elles ne correspondent pas à leur génie musical.
(1 ) Cf. notre
article « La réeforme du chant Grec. »
Échos d'or. Juillet 1905, dont nous donnons ici quelques extraits.
Nous savons bien qu'en Grèce, sous
l'influence de la musique, ou, si l'on veut, de la civilisation européenne, la
polyphonie a pénétré en nombre d'Églises, surtout dans les villes. Telle Église
de Constantinople même a suivi cet exemple. Jérusalem ne veut pas être en
retard, et de temps à autre le chœur des grecs au St. Sépulcre nous fait
entendre quelques chants polyphones. Pauvre harmonie! On n'est jamais si bien
que chez-soi, et il est certain qu'elle est traitée ici comme une étrangère!
Car, excellente en soi, elle a le tort de n'être pas le chant traditionnel de
l'Orient, et de ne répondre en rien au goût de la grande majorité. A ce dernier
point de vue, il serait certainement regrettable de la voir triompher. On n'en
est pas là; car, bien que le Patriarche actuel de Constantinople, Joachin III
ait déclaré officiellement que la polyphonie n'est pas prohibée dans l'Eglise
orthodoxe, les Hellènes se sont ressaisis, et ont créé récemment à l'Odéon
d'Athènes, un cours de musique byzantine, (cf. .J. Pargoire.
Mus. rel. en Grèce, dans Vizatükij Vremennik;-t. x. 1903 .p. 640). D'ailleurs,
qu'on ne l'oublie pas, l'Église grecque n'est pas confinée entre l'Adriatique
et l'Archipel: l'Asie mineure, la Syrie, l'Égypte sont encore de son domaine,
et dans ces dernières contrées, de langue turque ou arabe, les indigènes ne
sont pas sur le point d'adopter la polyphonie. La principale raison, c'est que
la musique arabe, plus encore que la musique grecque, est d'un génie tout
opposé à celui de la musique européenne. Or, les populations dont il s'agit, de
rite grec, ou mieux byzantin, font usage, nous l'avons vu, dans leurs offices,
de la langue arabe comme de la langue grecque; la première est même beaucoup
plus employée. Ce mélange de langues a singulièrement influé sur la musique;
presque tous les chantres indigènes habillent les morceaux grecs, des mélodies
arabes qui leur sont familières, et, lorsqu'ils pensent chanter un morceau
vraiment grec, ils ne se doutent pas que leur exécution a un goût de terroir
très prononcé. Ces gens n'éprouvent généralement aucun attrait pour notre
musique; on est presque mal impressionné en les voyant rester insensibles
devant nos chefs d'œuvres. Affaire de goût et d'éducation; nous leur rendons
bien la pareille! Oui, et nous disons ceci surtout pour les musicologues
européens de passage en Orient; forcément nous sommes de très mauvais juges en
cette matière; nous jugeons sans avoir les éléments suffisants. Ce qui manque
surtout à ces critiques empressés, c'est l'habitude d'entendre, c'est, selon
l'expression de Daniel (mus. ar.) l'éducation de
l'oreille. Nous ne serons guère compris, nous le savons bien; mais ceux au
moins qui ont vécu plusieurs années en Orient et s'y sont occupés de musique,
reconnaîtront la justesse de notre affirmation. Nous irons même plus loin, et
nous dirons que malgré l'état de délabrement où la musique ecclésiastique se
trouve en ce moment, elle reste, en principe, supérieure à la musique
européenne sous le rapport de la mélodie. En effet, dans notre système
européen, nous ne sortons pas du majeur et du mineur; ici au contraire, nous
avons huit modes ayant un caractère parfaitement tranché. Nous savons fort bien que ces huit modes si tranchés en théorie,
le sont moins en pratique, mais là n'est pas la question.
Ce qui importe donc, c'est d'utiliser
ces précieux restes. Pour les utiliser, il faut s'en donner la peine. C'est
chose pénible de voir combien la musique ecclésiastique est ignorée de ceux qui
par devoir professionnel devraient la connaître! Aussi, voit-on les plus belles
pièces, à peine reconnaissables! Nous serions tentés de nous arrêter;
cependant, il faut avoir quelquefois le courage de tout dire, comme aussi celui
de tout entendre: l'oriental est essentiellement routinier en fait de musique.
Or, vouloir concilier l'idée d'art réel avec une misérable routine, n'est-ce
pas une utopie! C'est donc là le grand mal; c'est là ce qu'il faut combattre
tout d'abord.
Certes, nous ne nous faisons pas
illusion; nous savons parfaitement que ce qui s'est fait depuis de longues
années, se fera probablement longtemps encore. Ce n'est pas une raison pour se
croiser les bras et assister platoniquement à la ruine complète de ces quelques
restes du passé, lui attendant que des maîtres viennent réédifier,
efforçons-nous au moins de conserver l'édifice dans l'état actuel.
Tel est le but de ce modeste ouvrage.
On n'y trouvera pas de discussions sur les points peu clairs ou controversés;
nous nous proposons simplement de présenter la psaltique
telle qu'elle est aujourd'hui. C'est donc un travail de vulgarisation.
Pour plus d'érudition, on consultera
avantageusement les divers travaux qui dans ces dernières années ont été
consacrés à la musique grecque; (Ceux des P.P. Gaïsser,
Parisot, Thibaut; ceux du P. Dochevrens,
de M.M. P. Aubry, Gastoué, etc.
Nous manquerions à un devoir, si nous
ne remerciions publiquement ici, le R. P. Couturier, notre confrère et maître.
Le présent travail est plutôt son œuvre que la notre. Si ses multiples travaux
ne l'en avaient empêché, il aurait dès longtemps publié un ouvrage sur la
musique grecque; on y eut certainement gagné.
Merci aussi à M. P. Aubry pour le
sympathique accueil qu'il a bien voulu faire à ce modeste ouvrage, et pour les
services signalés qu'il nous a rendus au cours de sa publication.