Les Églises d'Orient ont gardé dans leurs liturgies, un cachet d'antiquité que l'on ne retrouve nulle part ailleurs; « L'Orient est immobile », a-t-on dit, et c'est avec raison que l'Église Orientale lient à conserver ses antiques usages.

 

INTRODUCTION

Les Églises d'Orient ont gardé dans leurs liturgies, un cachet d'antiquité que l'on ne retrouve nulle part ailleurs; « L'Orient est immobile », a-t-on dit, et c'est avec raison que l'Église Orientale lient à conserver ses antiques usages.

Ne serait-ce pas dommage que la musique dont l'Église s'est toujours servi, ne soit pas en rapport avec les rites dont elle est la servante? C'est ce que ne semblent pas comprendre, ceux qui de nos jours réclament sinon la disparition totale de l'antique psaltique, — ils n'oseraient pas en venir là du premier coup —, du moins de tels changements, de telles adaptations, que certainement en pratique c'en serait fait de la musique byzantine.

Cependant, si l'on veut bien y prendre garde, et si l'on veut remonter jusqu'aux premiers âges de l'Église, nous verrous que la psaltique actuelle est un précieux reste de cette antique musique dont se servaient les successeurs immédiats des Apôtres. A ce titre, ne mérite-t-elle pas d'être conservée?

En effet, il faut admettre que l'Église, une fois complètement séparée de la Synagogue, le culte ayant pris un plus grand développement, le chant prit un caractère nouveau. Il est à croire que la musique religieuse avait ce caractère efféminé, propre à la musique grecque des premiers siècles de notre ère. Au II ème siècle cependant, on voit déjà les psaumes chantés « Modulale ac decenter », comme le remarque Eusèbe dans l'histoire ecclésiastique. Au IV ème siècle, on peut constater une série de réformes; nous sommes en présence de psaumes, chantés non plus par tout le peuple, mais par un seul chantre, selon l'ordonnance du concile de Laodicée, can. XV Περ το, μ δεν πλον τν κανονικν ψαλτν τν π τν μβωνα ναβαινόντων και π διφθέρας ψαλλόντων, τερους τινς ψάλλειν ν κκλησία. « Non oportere prœter canoniicos cantores, qui suggestum ascendant, et ex membrana legunt, ali-quos alios canere in ecclesia» (Apud Hervetum).

Il ne faudrait pas croire cependant, que dans tout l'Orient, il en était ainsi. Les canons des conciles provinciaux, outre qu'ils n'avaient qu'une autorité régionale, mettaient, selon toute vraisemblance, un certain temps à se répandre, et une fois répandus, on peut croire aussi qu'autrefois comme aujourd'hui, la pratique semblait souvent ignorer les décrets. A ce psaume chanté à l'ambon (Suggestum ascendant) par le psalte, le peuple répondait, comme l'atteste encore Eusèbe (L. 11. ch. 17. en reprenant soit un versel, soit la fin d'un versel: «Cum unusquispiam modulate ac decenter psalmorum canere exorsus fuerit, caeleri cum silentio auscultantes, extremas duntaxat hymnorum parles concinunt». Nous sommes eu présence du psalmus responsorius.

Les mélodies ornées sont généralement bannies, comme nous le montre le texte bien connu de St. Augustin: «De Alexandrino episcopo Athanasio sœpe mihi dictum commemini, qui tam modico flexu rocis faciebat sonare lectorem psalmi, ut pronuntianti vicinior esset quam canenti». Il faut se souvenir cependant que St. Athanase n'était pas ennemi du chant orné, qu'il prenait même au besoin sa défense comme on peut le voir dans son épitre à Marcellin (Patr. Gr. t. XXVII. col. 37. seq.). Toutefois, cette façon de chanter les psaumes ne se perpétua pas. (1) Qu'on se figure les interminables offices auxquels nous fait assister Ste Sylvie, par exemple, et qu'on suppose un seul chantre ou lecteur, ou plusieurs successivement, psalmodiant les psaumes ou lisant les livres canoniques pendant que le peuple entier restait en silence, et l'on comprendra facilement que cet état de choses ne pouvait durer. Le peuple parlait ou priait à haute voix, et ce flot bruyant «tanquam undis refluentibus studet ecclesia», dit St. Ambroise, ce flot bruyant étouffait la voix du lecteur ou du chantre. On en vint à faire chanter tout le peuple.

Au psalmus responsorius, succéda le chant antiphoné. Tout le peuple chantait alors. Les uns exécutant le premier verset du psaume, les autres le second et ainsi de suite. Le décret du Concile de Laodicée qui défendait à quiconque n'était pas ordonné pour cela, de chanter dans l'Église, ne fut donc pas observé longtemps, et la réforme, acceptée avec joie se répandit dans les Églises de l'Égypte, de la Palestine, de la Syrie et de l'Euphrate. Ce chant antiphoné, originaire d'Antioche, selon les uns, mais plus probablement emprunté par Diodore aux Églises syriaques, était un véritable progrès. Simple à l'origine, il devint bientôt aune mélodie aussi variée qu'expressive.» (Batiffol-Hist. du brév.)

(i) Ne faudrait-il pas voir un rente imitatif de ce psalmus responsorius dans les hymnes antiques et dans les odes de certains canons, où nous trouvons le dernier ou les deux derniers vers infailliblement les mêmes à chaque strophe ?  — Il en était ainsi sans doute pour que le peuple puisse retenir facilement et chanter cette sorte de refrain. Prenons par exemple l'hymne κθιστος de Sergius; Chaque strophe se termine, soil par  χαρε νμφη νμφευτε, soit par λληλοϊα. Telle ode des canons d'André de Crète termine toutes ses strophes par ο των πατρων θες:  ---Et chez Cosnte de Majumu,  δι χριστ σωμεν τ θε μν, τι δεδξασται, etc. etc.

Du IVe au VIIe Siècle, pas de renseignements précis sur la musique religieuse. Nous en aurions sans doute si les horreurs de l'iconomachie sous Léon l'Isaurien (†741) n'avaient détruit la presque totalité des manuscrits. On eut été heureux d'apprendre de façon certaine quel était le mode de notation de ces cantilènes sacrées qui ravissaient St. Augustin et St. Ambroise, St. Basile et St. Jean Chrvsoslome.

À l'origine, dit le R. P. Thibaut, la notation de la musique sacrée devait être très probablement l'écriture alphabétique dont firent usage les anciens grecs. Les auteurs du temps, en effet, ne parlent que de cette notation. Vers le VIe siècle, la notation ekphonétique succéda à la notation alphabétique. On s'en est servi longtemps pour la notation des Évangiles, des Épitres et des Prophéties. La bibliothèque du St. Sépulcre à Jérusalem renferme plusieurs codices notés de cette façon. Le plus ancien semble bien être du Xe siècle. On en trouve de plus récents, ayant encore cette séméiographie dont nous n'avons plus la clef. On ne peut nier cependant que la notation du VIIe siècle, dite damascénienne, parce qu'on en attribue—peut-être à tort d'ailleurs — l'invention à St. Jean Damascène, ne dérive directement de la notation ekphonétique.

L'époque qui suivit la persécution des iconoclastes, vit fleurir bon nombre de mélodes fameux. Le plus célèbre d'après la tradition, St Jean Damascène, est regardé comme le père de la nouvelle méthode de chant. Rien de positif, cependant, ne peut enlever les doutes que des auteurs sérieux émettent à ce sujet. L'octoéchos lui-même n'est pas une preuve que le St Sabbaïte fût un grand mélode, car on pourrait ne voir dans cette nouveauté, qu'une réforme plutôt liturgique que musicale. Son contemporain Cosme, qui vécut également à la laure de St Sabba, et étudia comme lui sous la direction de Cosme l'Étranger, semble au contraire avoir fait beaucoup pour la musique. Il devint plus tard évêque de Majuma (Gaza) et composa nombre de canons en prose et en vers iambiques, des tropaires, etc. L'un des canons du premier ton à Noël, un autre du second ton pour l'Épiphanie; un du quatrième ton pour le Dimanche des Rameaux, un autre pour la Pentecôte puis pour l'Ascension etc. Les diodia, triodia, tetraodia de la grande semaine, nombre d'autres canons, lui sont attribués. D'ailleurs, son nom est presque toujours joint à celui de S' Jean Damascène dans les traités byzantins qui nous sont parvenus. — Il faudrait citer nombre de mélodes de la même époque, on les trouvera énumérés dans l'histoire de la musique écrite en Grec par G. Papadopoulos. (Athènes 1900.)

L'art byzantin avait repris un peu de vie après l'hérésie des iconoclastes. Il se développa jusqu'au XIIe siècle, époque oit commence la décadence qui s'accentue au XIIIe. Du Xe et du XIe siècle, nous avons des manuscrits d'une réelle valeur au point de vue qui nous occupe. La bibliothèque du St. Sépulcre à Jérusalem en renferme quelques uns très bien conservés. Nous ne pouvons les étudier ici, mais nous espérons y revenir plus tard (1) Une chose cependant qu'il importe de constater, c'est qu'au XIe siècle, nous nous trouvons en présence de deux notations d'un génie différent et qui se sont développées, dirait-on, parallèlement. Le ms. 83 du fonds de St Sabba et le ms. 361 du même fonds, tous deux du XIe siècle, nous permettent de le constater. Ces deux notations sont assurément issues de la notation ekphonétique, mais, tandis que nous avons la clef de la notation Damascénienne dont se compose le codex 361, celle du codex 83 nous est inconnue. Nous pensons qu'il s'agit ici de cette notation que le R. P. Thibaut a nommée Constantinopolitaine, «parce qu'elle fut principalement employée à Constantinople ». Dom Gaïsser (Les Heirmoi de Pâques dans l'office grec. Rome 1905) n'accepte pas celle interprétation, car, dit-il, «cette notation n'était apparemment pas particulière à Constantinople, mais répandue partout; aussi, puis-je, outre les deux mss. «Constantinopolitains» mentionnés par le P. Thibaut, en mentionner plusieurs où cette notation est employée; huit à Grottaferrala: E, α.VII-Δ, α.VI, VII, VIII, XIII à XVII, un à la Biblioth. nat. de Paris, cod. gr. 242, deux à la Bibl. Vatic. cod. reg. gr. 54 et 59— tous du XIe (—XIIe) siècle.» La question n'est donc pas tranchée; espérons que de nouvelles découvertes nous donneront bientôt la clef de cette séméiographie et nous en apprendrons l'origine.

Revenons à la notation Damascénienne. Au XIIIe siècle, elle conserve encore sa simplicité première, nonobstant quelques signes chironomiques ajoutés par les «maîtres.» Mais,au XIVe, les mss. nous révèlent un changement important. Ce n'est plus la notation simple, mais une séméiographie compliquée, surchargée comme à plaisir. Que s'est-il donc passé?

Vers le milieu du XIIIe siècle, le maître de chapelle de la cour impériale, Jean Koukouzélis, inventa une foule de signes «aphones» qui devaient servir à exprimer, les uns la valeur rythmique, les autres, les modulations de voix propres à chaque signe phonique. Plusieurs signes de celle dernière catégorie ont également pris naissance à celte époque. Toutefois, il ne semble pas probable que tous soient dûs à Koukouzélis. Chaque petit maître était désireux d'imiter le grand maître, et l'on peut constater par un simple coup d'œil sur les mss. d'âges successifs, que plusieurs de ces «grands signes» ne se sont introduits que peu à peu. Quoiqu'il en soit, tous sont inscrits sous la rubrique «signes dits à Koukouzélis»; nous respecterons cette tradition.

(i) C'est pour nous un devoir de remercier ici le Grand Archidiarrc du St. Sépulcre. Cléophus, en même temps premier biblioliothécairet pour l'amabilité avec laquelle il a mis à notre disposition tes trésors dont il a la garde.

 

Du XIIIe au XVe siècle, on dut écrire beaucoup sur la théorie musicale. Koukouzélis laisse un traité avec des exercices; après lui Xénos Koronis compose un manuel sur les tons et les phtorai. Eustache archevêque de Thessalonique, compose l’«ρμηνεα τς θεας λειτουργας;» où il parle des psalmodies sacrées, etc. etc. Le Hiéromine Gabriel, qui vivait vers 1420, (1)- et dont nous possédons un traité assez détaillé, se plaint de cette abondance d'écrits. « Plusieurs auteurs ayant dit bien des choses sur notre sujet, tous frappent également en dehors du but, et ne disent pas du tout les choses qui conviennent à la psaltique; mais ils eu parlent d'une manière tout à fait privée et sans examen.—Περ τς προκειμνης ποθσεως πολλν επντων πολλ, πντες μοως πόῤῥω το σκοπο βλλουσι, κα οδαμς τ ποθσει τς ψαλτικς φσι προσκοντα, λλ διωτικς πνυ προφρουσι τατα κα φελς

Chacun voulant donner des anciens et des nouveaux signes une interprétation spéciale, c'était évidemment le moyen de ne pas s'entendre; c'était marcher à grand pas vers la décadence. Et Gabriel l'explique par la perte des traités originaux qui durent être composés par les premiers auteurs. «Il était impossible que cet auteur (le premier ) ne donnait pas de ces signes l'explication convenable, et qui en indiquait la raison d'être; mais aucune de ces choses n'est conservée, ayant été détruites probablement par le temps. Beaucoup d'ailleurs étaient mauvaises et n'avaient rien de bon. — « Τν τοιοτον ον δνατον ν μ κα λγον ποδοναι ν κστ ς χοντο, κα τ ελογον το προκειμνου δεκνντα˙ λλ τοιοτων μν τι ο σζεται σως τ χρν διαφθαρεν˙ πολλ δ’λλως φαλα, κα οδεν γις χοντα

L'hymnographie byzantine elle-même est à celte époque (XIII-XV) en pleine décadence. Nous en trouvons la principale cause dans cet esprit querelleur et étroit qui s'attarde à des vétilles ne s'apercevant pas que le principal menace ruine! « Homines autem byzantini quam tenuis et pusilli animi fuerint, inde maxime intelligitur, quod omnis fere eorum poesis intra angustos ecclesiastici carminis fines inclusa continebatur. Cum enim monachi et episcopi tam apud reges populum plurimum valerent et animi hominum spinosis theologix quœstionibus adeo capli tenerentur, ut altius spirare et prœclara consilia moliri non auderent, turpissima ingeniorum sterilitas et nugatoria quœdam garrulitas cum in aliis lillerarum generibus tum in poeticis studiis nata est. (Christ. Anthologia -p. XXIV.)

Mais laissons l'hymnographie et revenons à la musique. La théorie devient de plus en plus embrouillée. Les traités parlent de tout sauf de musique. Des développements insensés pour prouver que le « corps » doit accompagner l'« esprit », pour montrer comment il se fait que le κντημα monte de deux voix, alors que κεντματα ne monte que d'une seule. Dans un traité du XVIIe siècle, une digression de huit grandes pages sur les anges el la création de l'homme; et cela au milieu d'une nomenclature des signes phoniques!!-On conçoit, dès lors, que très généralement, la routine, ou si l'on préfère, le goûl particulier de chaque chantre, ait remplacé la théorie. On comprend que Gebraïl, le vieux maître de Villoleau, n'ait pu lui donner que très peu de renseignements théoriques.

Dans son στορικ πισκπησις τς βυζαντινς κκλησιαστικς μουσικς, G. Papadopoulos fait mourir Gabriel en 880- Comment l'auteur ne s'est-il pas rendu compte de cet anachronisme: en 880 Gabriel vous parle des  « grands signes » qui seront inventés par Koukouzélis au XIIIe siècle !

 

A cette cause de décadence, il faut joindre encore le mauvais service que la musique turque et la musique arabe ont rendu à la musique byzantine. L'influence est palpable dans nombre de passages; mais dire au juste quand et comment s'est opéré le mélange, car il y a eu influence réciproque, ce n'est, pas chose facile. Ce que l'on peut conjecturer, c'est que la musique arabe pénétra dans les Églises de rite byzantin en même temps que la langue. Or, c'est vers le XIVe siècle que semble s'être introduite la coutume d'écrire en arabe les titres des ouvrages syriaques. Bientôt on commença à lire les leçons, puis les Evangiles et les Epitres tantôt en syriaque, tantôt en arabe; enfin le syriaque, ayant disparu comme langue parlée, disparut aussi de la liturgie melkite, la seule qui nous occupe pour le moment— Un coup d'œil sur les mss. du fonds syriaque de la Bibl. Nat. de Paris donnera plus de poids à notre conjecture. Le ms. 144 - daté de 1493 - a ses titres et quelques leçons en Arabe. Dans le ms. 128 daté de 1562, où trouve également les leçons en arabe - etc. (cf. catal. du fonds syr. Bibl. nat. Paris)

Ce que l'on peut constater aussi, c'est que le χρνος existe pratiquement et théoriquement depuis le XIXe siècle, et qu'avant cette époque, selon nous, s'il existait en pratique, nous ne voyons dans aucun traité qu'il eu soit question; or nous pensons que la question de mesure est assez importante, pour qu'au moins quelques uns des théoriciens byzantins l'aient traitée. Nous ne pouvons nous étendre longuement ici sur ce sujet, très à l'ordre du jour cependant; nous l'effleurons simplement pour dire notre opinion, et nous pensons que le χρνος, tel que nous l'avons actuellement dans la musique grecque, est dû à l'influence de la musique turque. Il faut d'ailleurs se garder d'en exagérer l'universalité.

Arrivons à la réforme du XIX' siècle.

La notation de Koukouzélis était réellement compliquée. Les grands signes surchargeaient le texte et n'étaient d'ailleurs que d'une utilité très contestable; beaucoup d'entre eux avaient théoriquement une nuance de différence, pratiquement on n'en tenait pas compte. Témoin encore ce bon Gebraïl qui ne peut en donner la signification à Villoleau.

C'est Grégoire de Crète qui, le premier, eut l'idée de supprimer les «.grandes hypostases». Il n'exécuta pas lui même son dessein; ce furent ses disciples, Chrysanthe, Grégoire el Chourmousios qui s'en chargèrent. C'était audacieux. Toutefois, ils réussirent au delà de leurs espérances. La grande difficulté semblait être dans l'approbation du Phanar; elle fut obtenue sans peine. Aussi, encouragés par ce premier et important succès, les réformateurs poursuivirent leur œuvre. « Hélas! dit le P. Thibaut, les hommes aux instincts subversifs font très souvent de plus grands dégâts, accumulent les ruines arec plus de promptitude que le temps » . [Echos d'Or. sept. 1898). Le fait est que nous ne sommes pas ici en présence d'une réforme pacifique, mais d'un massacre! — Il y avait à réformer, tout le monde le reconnaît; les meilleures choses peuvent être améliorées; a fortiori, celles qui sont tombées dans un état complet de décrépitude doivent-elles l'être. Mais il eut été de la prudence la plus élémentaire d'y mettre le temps voulu, et de ne pas arracher le bon grain sous prétexte d'enlever l'ivraie! Le Θεωριτικν μγα de Chrysanthe, devenu la règle officielle du chant ecclésiastique, renferme assurément de bonnes choses, mais la clarté fait absolument défaut. Et puis, on avait supprimé, on voulut remplacer; d'où une foule d'innovations qu'il serait trop long d'énumérer ici. Et le peuple, et les moines acceptèrent le tout comme un réel bienfait, la grande majorité ne s'étant pas aperçu du changement! — Et voilà où nous en sommes dans la psaltique actuelle!

Cependant, hâtons-nous de le reconnaître, malgré le désastre, il reste encore de bien belles choses, et s'il nous est permis de regretter le passé, le plus pratique assurément est de nous appliquer à tirer tout le parti possible du peu qui nous reste.

De divers cotés, nous entendons réclamer une réforme! (1) Elle serait utile assurément; mais elle ne viendra pas de si tôt. Elle ne viendra pas surtout sur les données des musicologues européens qui la réclament. Le penser serait bien mal connaître l'état d'âme des Orientaux. Des mesures que l'on propose, plusieurs seraient bonnes; d'autres, excellentes pour nous occidentaux, ne seront jamais acceptées des orientaux parce qu'elles ne correspondent pas à leur génie musical.

(1 ) Cf. notre article « La réeforme du chant Grec. » Échos d'or. Juillet 1905, dont nous donnons ici quelques extraits.

 

Nous savons bien qu'en Grèce, sous l'influence de la musique, ou, si l'on veut, de la civilisation européenne, la polyphonie a pénétré en nombre d'Églises, surtout dans les villes. Telle Église de Constantinople même a suivi cet exemple. Jérusalem ne veut pas être en retard, et de temps à autre le chœur des grecs au St. Sépulcre nous fait entendre quelques chants polyphones. Pauvre harmonie! On n'est jamais si bien que chez-soi, et il est certain qu'elle est traitée ici comme une étrangère! Car, excellente en soi, elle a le tort de n'être pas le chant traditionnel de l'Orient, et de ne répondre en rien au goût de la grande majorité. A ce dernier point de vue, il serait certainement regrettable de la voir triompher. On n'en est pas là; car, bien que le Patriarche actuel de Constantinople, Joachin III ait déclaré officiellement que la polyphonie n'est pas prohibée dans l'Eglise orthodoxe, les Hellènes se sont ressaisis, et ont créé récemment à l'Odéon d'Athènes, un cours de musique byzantine, (cf. .J. Pargoire. Mus. rel. en Grèce, dans Vizatükij Vremennik;-t. x. 1903 .p. 640). D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, l'Église grecque n'est pas confinée entre l'Adriatique et l'Archipel: l'Asie mineure, la Syrie, l'Égypte sont encore de son domaine, et dans ces dernières contrées, de langue turque ou arabe, les indigènes ne sont pas sur le point d'adopter la polyphonie. La principale raison, c'est que la musique arabe, plus encore que la musique grecque, est d'un génie tout opposé à celui de la musique européenne. Or, les populations dont il s'agit, de rite grec, ou mieux byzantin, font usage, nous l'avons vu, dans leurs offices, de la langue arabe comme de la langue grecque; la première est même beaucoup plus employée. Ce mélange de langues a singulièrement influé sur la musique; presque tous les chantres indigènes habillent les morceaux grecs, des mélodies arabes qui leur sont familières, et, lorsqu'ils pensent chanter un morceau vraiment grec, ils ne se doutent pas que leur exécution a un goût de terroir très prononcé. Ces gens n'éprouvent généralement aucun attrait pour notre musique; on est presque mal impressionné en les voyant rester insensibles devant nos chefs d'œuvres. Affaire de goût et d'éducation; nous leur rendons bien la pareille! Oui, et nous disons ceci surtout pour les musicologues européens de passage en Orient; forcément nous sommes de très mauvais juges en cette matière; nous jugeons sans avoir les éléments suffisants. Ce qui manque surtout à ces critiques empressés, c'est l'habitude d'entendre, c'est, selon l'expression de Daniel (mus. ar.) l'éducation de l'oreille. Nous ne serons guère compris, nous le savons bien; mais ceux au moins qui ont vécu plusieurs années en Orient et s'y sont occupés de musique, reconnaîtront la justesse de notre affirmation. Nous irons même plus loin, et nous dirons que malgré l'état de délabrement où la musique ecclésiastique se trouve en ce moment, elle reste, en principe, supérieure à la musique européenne sous le rapport de la mélodie. En effet, dans notre système européen, nous ne sortons pas du majeur et du mineur; ici au contraire, nous avons huit modes ayant un caractère parfaitement tranché. Nous savons fort bien que ces huit modes si tranchés en théorie, le sont moins en pratique, mais là n'est pas la question.

Ce qui importe donc, c'est d'utiliser ces précieux restes. Pour les utiliser, il faut s'en donner la peine. C'est chose pénible de voir combien la musique ecclésiastique est ignorée de ceux qui par devoir professionnel devraient la connaître! Aussi, voit-on les plus belles pièces, à peine reconnaissables! Nous serions tentés de nous arrêter; cependant, il faut avoir quelquefois le courage de tout dire, comme aussi celui de tout entendre: l'oriental est essentiellement routinier en fait de musique. Or, vouloir concilier l'idée d'art réel avec une misérable routine, n'est-ce pas une utopie! C'est donc là le grand mal; c'est là ce qu'il faut combattre tout d'abord.

Certes, nous ne nous faisons pas illusion; nous savons parfaitement que ce qui s'est fait depuis de longues années, se fera probablement longtemps encore. Ce n'est pas une raison pour se croiser les bras et assister platoniquement à la ruine complète de ces quelques restes du passé, lui attendant que des maîtres viennent réédifier, efforçons-nous au moins de conserver l'édifice dans l'état actuel.

Tel est le but de ce modeste ouvrage. On n'y trouvera pas de discussions sur les points peu clairs ou controversés; nous nous proposons simplement de présenter la psaltique telle qu'elle est aujourd'hui. C'est donc un travail de vulgarisation.

Pour plus d'érudition, on consultera avantageusement les divers travaux qui dans ces dernières années ont été consacrés à la musique grecque; (Ceux des P.P. Gaïsser, Parisot, Thibaut; ceux du P. Dochevrens, de M.M. P. Aubry, Gastoué, etc.

Nous manquerions à un devoir, si nous ne remerciions publiquement ici, le R. P. Couturier, notre confrère et maître. Le présent travail est plutôt son œuvre que la notre. Si ses multiples travaux ne l'en avaient empêché, il aurait dès longtemps publié un ouvrage sur la musique grecque; on y eut certainement gagné.

Merci aussi à M. P. Aubry pour le sympathique accueil qu'il a bien voulu faire à ce modeste ouvrage, et pour les services signalés qu'il nous a rendus au cours de sa publication.